CANADA - Histoire et politique


CANADA - Histoire et politique
CANADA - Histoire et politique

Fédéralisme, monarchie constitutionnelle et parlementarisme de type britannique, tels sont les caractères essentiels du régime politique canadien. Bien que les traditions anglaises, les coutumes françaises et le mode de vie américain aient profondément marqué le pays, des facteurs géographiques, économiques et sociaux ont néanmoins conféré un style original à la vie politique du Canada. S’il possède aujourd’hui les mêmes structures politiques que lors de la création de la fédération en 1867 (mis à part la reconnaissance de sa pleine indépendance vis-à-vis de Londres par la réforme constitutionnelle de 1982), le cadre, le processus et l’esprit de la vie politique canadienne ont beaucoup évolué. Le Canada compte maintenant dix provinces au lieu de quatre voici un siècle. Le système électoral, le régime des partis, la participation des citoyens à la vie publique offrent peu de similitude avec la vie politique des débuts de la «Confédération». Au fédéralisme très centralisé établi en 1867 s’est substitué un régime favorisant un meilleur équilibre entre le gouvernement d’Ottawa et ceux des provinces.

Si l’industrialisation et l’urbanisation ont favorisé l’éclosion de nouveaux groupes politiques et réduit le monopole électoral détenu au début du siècle par les régions rurales, les fermiers, en particulier ceux de l’Ouest, représentent encore une force dont doivent tenir compte les grands partis fédéraux. Une immigration massive a, d’autre part, modifié la dualité culturelle d’antan et conféré aux autres groupes ethniques un important rôle politique, surtout dans les Prairies et dans les centres métropolitains de Montréal et de Toronto. Le progrès de l’éducation et le développement des moyens de communication et de diffusion ont changé les attitudes politiques de la majorité des Canadiens. Le bipartisme est remis en question. L’intervention de plus en plus grande de l’État dans la vie des citoyens a favorisé un accroissement du pouvoir et des attributions du Cabinet (l’exécutif) au détriment de ceux du Parlement (la Chambre des communes et le Sénat).

Enfin, les institutions doivent compter avec divers facteurs qui, dans une certaine mesure, façonnent l’avenir politique du pays: l’influence prépondérante des États-Unis dans la plupart des secteurs de la vie publique; la reconnaissance du caractère officiel du bilinguisme et l’usage des langues française et anglaise dans l’administration fédérale, en Ontario et au Nouveau-Brunswick, ainsi que dans quelques autres régions du pays où les francophones sont suffisamment nombreux; la recherche d’une parité économique entre les diverses régions du pays et le recours inéluctable au capital étranger pour assurer la croissance du pays; l’accroissement des activités et du niveau de vie de toutes les provinces; le désir d’affranchissement du Québec.

1. Premiers explorateurs

Des Irlandais seraient venus en Amérique du Nord entre 540 et 983. Des Vikings, partis de Norvège, s’étaient installés au Groenland en 982 à la suite d’Éric le Rouge. Un fils de celui-ci, Leif, fonda une colonie norvégienne en Amérique du Nord (1002). Il est encore impossible d’en fixer le lieu. L’archéologue Mallery soutient que les survivants de cette colonie se sont mêlés aux Iroquois.

Les Européens du XVe siècle se convainquirent que l’Atlantique les conduirait à l’Asie mystérieuse et fabuleusement riche. Ils cherchaient de l’or car l’Europe était en train d’épuiser ses réserves de métal jaune pour payer ses achats en Asie par les routes traditionnelles. Audacieux et disposant de meilleurs navires, les marins européens se sentaient prêts à se risquer sur des mers inconnues. Lorsque Jean Cabot, navigateur vénitien au service d’Henri VII d’Angleterre, arriva à une «terre neuve» (1497), il se crut sur la route des Indes, des épices, des soieries, des pierres précieuses et de l’or. A-t-il débarqué au Labrador, à Terre-Neuve, au Cap-Breton ou dans l’île du Prince-Édouard? Ce qui importe, c’est que «la façade atlantique du Canada d’aujourd’hui prenait définitivement place dans l’histoire» (Marcel Trudel).

Dès 1504, des Bretons de France pêchent du côté de Terre-Neuve. En 1509, Thomas Aubert, de Dieppe, ramène en France des indigènes. Des pêcheurs anglais, espagnols, portugais et basques fréquentent également les pêcheries terre-neuviennes. Il semble même qu’une colonie portugaise, dont l’existence fut éphémère, s’établit au Cap-Breton (1520-1521).

La diversité des groupes ethniques qui participèrent à la prise de possession de cette terre nouvelle constitue un phénomène constant: du XVIIe siècle à nos jours, le Canada a accueilli quelque dix millions d’immigrants, représentant tous les pays, toutes les races et toutes les cultures.

2. L’intervention de la France

En 1524, le navigateur florentin Verrazano explore la côte américaine depuis la Floride jusqu’au Cap-Breton. Il cherche, écrit-il, «les bienheureux rivages du Cathay». Au service de banquiers italiens établis en France, Verrazano travaille également pour François Ier. Celui-ci n’entend pas laisser aux Espagnols et aux Portugais la domination des mers et des continents extra-européens. Ce voyage fait progresser les connaissances géographiques de l’Européen. Verrazano s’est rendu compte que le territoire qu’il a exploré «n’est rattaché ni à l’Asie ni à l’Afrique» et constitue un continent «enfermé entre la mer orientale et la mer occidentale et [qui] les limiterait toutes deux». L’Amérique du Nord prend une existence distincte dans l’esprit des géographes et des explorateurs. La carte de Verrazano (1529) porte en légende sur le littoral du continent nord-américain, Nova Gallia : la Nouvelle-France est née.

Jacques Cartier reçoit de François Ier la mission de «faire le voyage de ce royaume ès Terres Neufves pour descouvrir certaines ysles où l’on dit qu’il se doibt trouver grant quantité d’or et autres riches choses». Le navigateur malouin accomplit trois voyages au Canada. Le bilan du premier (1534) est assez impressionnant: découverte d’une mer intérieure (le golfe du Saint-Laurent), visite d’un pays nouveau, alliance avec des indigènes qui disent venir de l’ouest, hypothèse d’un passage qui permette de se rendre plus loin, possibilité d’échanges commerciaux.

Par son deuxième voyage (1535-1536), Cartier mérite le titre de découvreur du fleuve Saint-Laurent, route d’accès vers le cœur du continent, axe de développement du Canada depuis l’époque de l’empire français jusqu’à celle de la voie maritime du Saint-Laurent. Il a également fait connaissance avec l’hiver canadien et appris des indigènes comment lutter contre le scorbut. L’entreprise Roberval-Cartier (1541-1542), qui semblait avoir pour but d’établir une colonie permanente, se solda par un échec et laissa d’amers souvenirs. D’autres préoccupations et en particulier les guerres de Religion empêchèrent la France de s’intéresser au Canada pendant plus d’un demi-siècle. Quelques expéditions de la fin du XVIe siècle et des toutes premières années du XVIIe furent sans lendemain.

Les débuts de la colonisation française

Fondateur de la ville de Québec (1608), Samuel de Champlain a mérité le titre de «Père de la Nouvelle-France». Explorateur et géographe, il fut également un colonisateur. Après avoir participé à la tentative avortée (1604-1607) de fonder une colonie sur les rives de l’Atlantique, à Port-Royal, il avait fait prévaloir l’idée d’un établissement à l’intérieur, sur les rives du Saint-Laurent. Il lutta toute sa vie contre les objectifs étroitement mercantilistes des marchands afin de faire admettre son projet d’une colonie de peuplement. Son but n’est pas de recueillir les richesses exportables du territoire, mais de l’humaniser, d’y établir des colons qui se diront les «habitants» du pays. Cependant, Champlain est assez réaliste pour savoir que la colonie a besoin de commercer avec l’Europe pour vivre et se développer. Ses fourrures et les pêcheries constituent ses principales ressources. Il n’ignore pas que le gouvernement métropolitain et les hommes d’affaires des ports français en relation avec l’Amérique s’intéresseront à l’entreprise dans la mesure où celle-ci se révélera rentable. Quand Champlain meurt (1635), la colonie laurentienne, même si elle compte moins de 200 habitants, dont la majorité s’occupe de la traite des fourrures, est en voie de devenir plus qu’un simple comptoir temporaire.

L’enracinement

De 1635 à 1663, quelques familles entreprenantes décident de s’établir en permanence et de développer la colonie; la population atteint 2 500 habitants. Les communautés religieuses ont grandement contribué à ce développement spectaculaire. Les fondations des Trois-Rivières (1634) et de Ville-Marie (1642), devenue Montréal, ont complété l’occupation du territoire laurentien. Deux faits ont marqué cette période de l’enracinement: en 1635, la fondation par les Jésuites du collège de Québec à la demande des familles qui veulent faire instruire leurs enfants dans le pays où il sont appelés à demeurer; en 1645, la fondation de la Compagnie des Habitants qui réunit les dirigeants économiques et politiques de la colonie. Une collectivité a pris forme.

Au siècle de Louis XIV

La politique du Roi-Soleil ne pouvait pas ne pas avoir des répercussions en Nouvelle-France. Répondant aux vœux du vicaire apostolique, Mgr de Laval, du gouverneur d’Avaugour et de Pierre Boucher, gouverneur des Trois-Rivières, le roi prit des mesures énergiques pour assurer le progrès de la colonie. Celle-ci fut dotée d’un nouveau mode de gouvernement et le régime seigneurial subit de profondes transformations. L’administration se composera dorénavant d’un gouverneur, responsable de la défense du pays et des relations extérieures, ce qui inclut les affaires indiennes, d’un intendant qui s’occupera de la justice, de la police et des finances et d’un Conseil souverain. Celui-ci fut à l’origine un corps prestigieux cumulant les rôles d’un tribunal de dernière instance et d’un Conseil exécutif et législatif. Au XVIIIe siècle, sous le nom de Conseil supérieur, il se limitera à ses fonctions judiciaires.

La division des pouvoirs entre le gouverneur et l’intendant, compte tenu du contrepoids que constituait le Conseil souverain où siégeaient l’évêque et les principaux porte-parole des groupes de pression de la colonie (communautés religieuses, grands propriétaires terriens, hommes d’affaires et chefs militaires), eut pour résultat de soustraire les habitants à l’arbitraire d’un gouverneur omnipotent. Des conflits de juridiction et de personnalité ne favorisèrent pas toujours l’efficacité administrative. Néanmoins, à l’époque de la monarchie dite de droit divin, la Nouvelle-France jouissait d’une très grande liberté. Chaque colon savait sa collaboration indispensable au développement du pays et les dirigeants n’ignoraient pas que, s’ils provoquaient le mécontentement de la population, celle-ci ne manquait pas de moyens pour leur rappeler que leur pouvoir s’appuyait bien plus sur sa bonne volonté que sur des forces extra-terrestres dont ils auraient eu le monopole. D’ailleurs, une grande mobilité sociale existait en Nouvelle-France. Aucune voie de promotion n’était réservée à une classe. Tout homme ambitieux et doué avait conscience d’être l’artisan de sa destinée. Un climat égalitaire s’était spontanément imposé au sein d’une petite collectivité, privée de sécurité dans des espaces trop vastes et où chaque individu avait un rôle à jouer. Pour décrire cet ordre politico-social typiquement nord-américain, les historiens ont justement parlé de «démocratie de la frontière».

Le régime seigneurial lui-même contribua à accentuer la solidarité et la perméabilité qui existaient entre toutes les classes de la société. Celui auquel le roi avait concédé un domaine assumait la responsabilité de son exploitation. Il devenait en quelque sorte un agent de colonisation. Il lui appartenait de recruter des colons. Ceux-ci n’acceptaient de demeurer ses censitaires que s’il réussissait à conserver leur confiance. Chaque seigneur était soumis à la surveillance de l’intendant et le roi n’hésitait pas à annuler les concessions de terre faites à un seigneur qui négligeait de les développer ou se conduisait d’une façon injuste envers ses censitaires. En fait, ceux-ci étaient propriétaires du lopin de terre que le seigneur leur avait octroyé. Les droits annuels qu’ils versaient ne représentaient qu’une fraction minime de leurs revenus. Quand ils étaient appelés à fournir quelques jours de corvée pour certains travaux collectifs, une assemblée se réunissait afin de partager les tâches. En temps de guerre, chaque homme valide se faisait un devoir de répondre à l’appel militaire, car il s’agissait de la défense de son pays et de son propre bien.

Le régime seigneurial a prévenu en Nouvelle-France la spéculation foncière qui a nui au développement de plusieurs colonies anglo-américaines où prévalait la free enterprise qui se confond trop souvent avec la loi de la jungle. La colonie bénéficia également d’un seul et même corps de lois civiles et criminelles par l’adoption de la Coutume de Paris (1664) à l’exclusion de toute autre Coutume provinciale, et eut un seul système de poids et mesures.

L’Église, en collaboration avec l’État et sous son autorité, participa à la formation de la société. De la fondation de Québec (1608) à l’institution du gouvernement royal (1663), les communautés religieuses et les fondations pieuses exercèrent une influence déterminante dans la colonisation de la vallée du Saint-Laurent. Inspirés par les idéaux de la réforme catholique qui marquèrent la France de la première moitié du XVIIe siècle, des missionnaires, des religieuses et des laïcs tentèrent de convertir les indigènes. Quelques âmes d’élite exercèrent une influence bénéfique sur leurs contemporains. À certains moments, délaissée par la métropole, la colonie leur dut sa survie. Cependant, il est faux d’imaginer que la collectivité laurentienne vivait alors en théocratie. Après la réorganisation politique des années 1660, le clergé dut graduellement se limiter au champ d’action que lui reconnaissait l’autorité civile dans la France de Louis XIV. L’évêque s’entend avec le gouvernement pour créer les paroisses sur lesquelles s’appuient non seulement l’administration religieuse mais également l’administration civile et militaire. Chaque paroisse compte au moins un capitaine de milice qui détient une commission du gouverneur général. Les communautés religieuses s’occupent de la jeunesse, des malades, des orphelins et des vieillards. Les curés tiennent les registres de l’état civil. Les fidèles doivent payer la dîme. Celle-ci est peu élevée. Si l’État force les paroissiens négligents à s’acquitter de ce devoir, il intervient lorsque les curés se montrent trop exigeants. C’est grâce aux revenus des seigneuries octroyées par le roi et aux subventions annuelles reçues de l’État que l’Église finance ses œuvres d’éducation et de bienfaisance.

L’empire français et les impératifs continentaux

Dès sa fondation, la Nouvelle-France et ses habitants durent relever les défis du continent nord-américain. En s’installant sur la côte atlantique, la France avait provoqué les Anglo-Américains établis en Virginie depuis 1607. Dès 1613, les Virginiens vinrent détruire les postes de l’Acadie. Celle-ci, affaiblie par ses querelles intestines, sera une proie facile offerte à l’ambition des Anglais. Après l’avoir conquise et perdue à trois reprises (1629, 1654 et 1690), ceux-ci l’occupèrent définitivement (traité d’Utrecht, 1713). En 1755, ils déportèrent la majorité de ses habitants francophones, précaution indispensable au moment où s’engageait l’ultime bataille anglo-française pour la maîtrise du continent.

La colonie laurentienne était aussi appelée à entrer en lutte avec les Anglais. Sa prospérité reposait principalement sur le commerce des fourrures. Pour en conserver le monopole, les Franco-Canadiens devaient contrôler l’hinterland. Leur politique se fixa comme but de confiner les Anglais à la côte atlantique. Encouragés par la métropole, ils entretinrent même, à certains moments, l’illusion de les en déloger. Grâce à des alliances avec les indigènes de l’intérieur et à des raids meurtriers aux frontières des colonies anglo-américaines, leurs concurrentes, les Canadiens réussirent pendant plus de deux générations à limiter l’expansionnisme britannique. Privées d’une autorité centrale et divisées entre elles, les colonies anglaises facilitèrent la tâche. Cependant, cette politique continentale obligea la Nouvelle-France à disperser ses forces et à s’étendre depuis le golfe du Saint-Laurent jusqu’à La Nouvelle-Orléans, depuis le lac Champlain jusqu’aux Rocheuses, depuis l’Ohio jusqu’à la baie d’Hudson. Marin audacieux, militaire invincible et homme d’affaires entreprenant, Pierre Le Moyne d’Iberville avait prévu, dès 1699, que ses compatriotes canadiens ne pourraient pas indéfiniment soutenir la lutte contre des colonies anglaises en pleine expansion. En 1700, celles-ci comptaient 275 000 habitants. Les Canadiens français étaient moins de 15 000.

Quelques historiens français et franco-canadiens, mal inspirés par leur nationalisme latent, déplorent, sans l’avouer ouvertement, la victoire des Britanniques au XVIIIe siècle et soutiennent que la France aurait pu accroître la population francophone en Amérique du Nord. Ils oublient qu’aux XVIIe et XVIIIe siècles peu de Français émigraient hors d’Europe et que la vallée laurentienne ne pouvait pas, à cette époque, faire vivre une population nombreuse. La rigueur de son climat, son éloignement des grandes voies maritimes, les limites de son étendue de sol arable et les difficultés d’exploitation de ses ressources naturelles ont empêché l’immigration d’un plus grand nombre de colons français. De 1608 à 1760, la Nouvelle-France n’a accueilli qu’environ 10 000 immigrants. Entre 1630 et 1642, quelque 12 000 colons ont débarqué à Boston! En 1760, les territoires français d’Amérique du Nord comptaient 85 000 habitants, dont 76 000 dans la colonie du Saint-Laurent; les colonies anglo-américaines avaient plus d’un million et demi d’habitants.

3. La conquête anglaise

La France et les Franco-Canadiens avaient dû s’incliner devant la puissance de leurs ennemis. Après une lutte impitoyable de plus de soixante-dix ans, les Anglo-Américains triomphaient. Le traité de Paris (1763) élimina la France de l’Amérique du Nord (elle ne conservait que l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon à l’entrée du golfe du Saint-Laurent) et y consacra la domination britannique.

Les partisans de l’expansionnisme anglo-saxon entendaient profiter de leur victoire. Aux treize colonies de la côte atlantique et à la Nouvelle-Écosse (l’ancienne Acadie acquise en 1713), viendrait se joindre une quinzième colonie, celle de la vallée du Saint-Laurent, appelée à se peupler de loyaux sujets britanniques anglophones et protestants. Ce programme audacieux de colonisation supposait que les Franco-Canadiens seraient submergés en moins de deux générations par des milliers d’immigrants britanniques qui les auraient finalement intégrés. Dans les colonies de New York et du New Jersey, les colons anglais n’avaient-ils pas assimilé les Hollandais et les Suédois qui avaient d’abord habité ces territoires et y avaient formé des collectivités distinctes, disparues en moins de cent ans?

De leur côté, les Franco-Canadiens n’avaient pas l’intention de quitter la vallée du Saint-Laurent. Ils considéraient celle-ci comme leur patrie. En apprenant que le sort des armes leur avait donné un nouveau souverain, la plupart d’entre eux se montrèrent prêts à transférer leur allégeance de Louis XV, dont ils jugeaient sévèrement la conduite, à George III de Grande-Bretagne. Les Canadiens de la classe dirigeante, qui refusèrent de se soumettre aux conquérants, émigrèrent. Ils avaient pressenti que leur avenir personnel était compromis dans une colonie où les principales voies de promotion sociale seraient dorénavant occupées par les Britanniques. Les anciens administrateurs savaient bien qui leur succéderait. Les principaux hommes d’affaires comprirent que leurs entreprises ne pourraient pas prospérer à l’intérieur du système commercial britannique. Les commerçants anglais, bénéficiant de relations utiles dans les autres colonies britanniques et en Grande-Bretagne et pouvant compter sur les protections officielles, étaient mieux placés qu’eux. Plusieurs de ces émigrants, il est vrai, durent retourner en France pour y rendre compte de leur administration et de leurs fortunes scandaleuses. Il ne faut cependant pas imaginer que tous ceux qui quittèrent le Canada appartenaient au groupe des fonctionnaires et des commerçants coupables de concussion. La majorité se composait de familles honorables, qui refusaient l’occupation étrangère et désiraient rester françaises. Deux mille Canadiens au moins abandonnèrent leur pays natal entre 1760 et 1770.

Peut-on parler de décapitation sociale? S’appuyant sur le fait que l’émigration des classes dirigeantes n’a pas été massive, certains historiens soutiennent que la société canadienne a conservé ses cadres. Mais quel a été le sort des anciens dirigeants demeurés au Canada? Leur déchéance, inévitable dans une colonie conquise où se constitua une nouvelle équipe d’administrateurs et d’entrepreneurs d’origine britannique, demeure le phénomène le plus frappant de la première génération après la Conquête. La société canadienne n’offrait plus à ses membres les plus ambitieux et les plus dynamiques l’occasion ni les moyens de s’illustrer dans les différents domaines de la vie collective. À l’époque coloniale française, aucune carrière n’était fermée aux Canadiens. L’empire français comptait sur chacun pour se maintenir et prospérer. Sous la domination britannique, la situation fut bien différente. L’administration, l’armée, la marine, le commerce extérieur devinrent de véritables chasses gardées. Les nouveaux venus imposèrent aux Canadiens une concurrence que ceux-ci ne pouvaient soutenir victorieusement. Ils durent graduellement limiter leurs ambitions et leurs horizons à la mesure de leurs chances de promotion sociale. Privée de l’appui encore indispensable de sa métropole, réduite à ses faibles ressources, subissant la domination d’une classe dirigeante étrangère, la collectivité franco-canadienne s’habitua à vivre dans un état permanent de subordination.

Aucun historien n’a la témérité de nier ces faits. L’observateur le plus myope peut les constater lorsqu’il analyse la situation dans la colonie laurentienne à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Alexis de Tocqueville, qui visita le Québec en 1831, dressa ce bilan: «Je viens de voir dans le Bas-Canada un million [ils étaient environ 400 000] de Français, braves, intelligents, faits pour former un jour une grande nation française en Amérique, qui vivent en quelque sorte en étrangers dans leur pays. Le peuple conquérant tient le commerce, les emplois, la richesse, le pouvoir. Il forme les hautes classes et domine la société entière.»

Cependant, une longue tradition, issue de la propagande des conquérants eux-mêmes, qui cherchaient tout naturellement à légitimer leur hégémonie, donne à cette période de l’histoire canadienne une interprétation plutôt singulière. Selon celle-ci, la première génération des Canadiens après la Conquête aurait manqué d’audace et compromis elle-même l’avenir de la collectivité. L’évêque Briand se serait montré trop servile envers le gouvernement colonial, contribuant ainsi à l’asservissement du clergé. Les seigneurs et les militaires canadiens auraient été privés de tout flair politique en liant leur sort à un ordre social dépassé. Les hommes d’affaires canadiens en particulier, dépourvus de l’esprit d’entreprise qui animait, dit-on, leurs nouveaux concurrents, n’auraient pas su s’adapter aux pratiques commerciales britanniques et tirer pleinement avantage de la nouvelle conjoncture économique. Il est beaucoup plus facile d’accabler les individus qui en sont victimes que d’expliquer les déterminismes qui viennent brutalement bouleverser l’évolution de la société à laquelle ils appartiennent.

Les historiens qui adoptent cette interprétation se plaisent à souligner que la conquête n’a pas modifié l’ensemble des structures économiques de la colonie. Il est évident que celle-ci a continué à exporter ses fourrures, son poisson et son bois. Néanmoins, les marchés ne sont plus les mêmes et les nouveaux importateurs ont au Canada des représentants ou des correspondants d’origine britannique. Les commanditaires métropolitains ne sont guère disposés à traiter avec les commerçants canadiens quand ils peuvent le faire avec leurs compatriotes qui sont souvent des associés, des parents ou des amis. Le gouvernement et l’armée s’adressent de préférence à des fournisseurs britanniques. Ceux-ci, d’ailleurs, ne négligent aucun moyen pour obtenir les contrats.

En fait, un nouveau Canada, anglais celui-ci, est en voie de s’édifier sur le territoire laurentien. Ses destinées ne dépendent plus des Canadiens français. Elles appartiennent aux administrateurs, grands propriétaires fonciers et entrepreneurs britanniques qui se sont substitués aux anciennes classes dirigeantes franco-canadiennes. L’avenir de la vallée du Saint-Laurent repose également entre les mains de la Grande-Bretagne qui a remplacé l’ancienne métropole et dont les ressources en hommes et en capitaux ne peuvent être qu’au service de ce nouveau Canada, projection d’elle-même.

Les impératifs de la coexistence

Les circonstances obligèrent, cependant, le gouvernement impérial et ses représentants coloniaux à tenir compte, bien au-delà de leurs prévisions, de la présence d’une collectivité franco-catholique dans la vallée laurentienne. De 1760 à 1776, moins de 2 000 Britanniques s’établirent dans la province de Québec, nom que la Proclamation royale (1763) avait donné à la quinzième colonie britannique de l’Amérique du Nord. Les masses d’immigrants que Benjamin Franklin et les partisans de l’expansionnisme anglo-saxon avaient espéré y attirer ne vinrent pas. Les mêmes facteurs qui avaient empêché un peuplement rapide de la région durant la période coloniale française limitèrent entre 1763 et 1815 les progrès de la colonisation britannique.

Les autorités britanniques se virent forcées d’entendre les doléances des porte-parole de la population franco-canadienne. Elles n’avaient, au demeurant, jamais eu l’intention de persécuter ces nouveaux sujets de George III. L’agitation croissante des autres colonies, de 1764 à 1773, rendit même nécessaire leur collaboration avec le conquérant. Celui-ci constituait moins de 1 p. 100 des habitants de race blanche, et ne pouvait donc s’aliéner les Canadiens. Dès 1766, ceux-ci obtinrent la nomination d’un évêque. Londres avait compris que le clergé, accoutumé au respect de l’autorité en régime de monarchie absolu, constituerait un lien indispensable entre la population conquise et l’administration. L’élimination partielle des anciennes classes dirigeantes laïques au profit des fonctionnaires et des commerçants britanniques avait modifié l’équilibre social antérieur au sein de la collectivité franco-canadienne et hypertrophié le rôle des hommes d’Église.

Le Parlement impérial adopta l’Acte de Québec (1774). La nouvelle Constitution, se rendant aux vœux des hommes d’affaires de la colonie qui étaient en concurrence avec les commerçants de New York pour le contrôle de l’hinterland, étendait considérablement les frontières de la province de Québec. Les lois civiles françaises étaient rétablies pour tenter de mettre fin au désordre qui régnait dans l’administration de la justice. Le droit criminel anglais demeura en vigueur. Officiellement reconnu dès 1771, le régime seigneurial fut maintenu. Le clergé catholique obtenait presque le statut d’une Église établie puisqu’il recevait le pouvoir de percevoir la dîme et de poursuivre en justice les fidèles récalcitrants. Enfin, l’abolition du serment du Test laissait aux franco-catholiques l’espoir qu’ils ne seraient plus systématiquement exclus de la fonction publique. Il n’y aurait pas d’assemblée élective comme dans les autres colonies britanniques. Personne, parmi les administrateurs et dans la minorité anglo-saxonne du pays, n’avait l’intention d’accorder une influence politique prépondérante à la population franco-catholique qui aurait formé la majorité du corps électoral et dont les représentants auraient dominé l’Assemblée. Tous les pouvoirs législatifs appartenaient à un Conseil dont les membres étaient nommés par le roi. Selon les prévisions des administrateurs coloniaux et des ministres londoniens qui avaient conçu cette nouvelle constitution, seuls quelques Canadiens ayant prouvé leur dévouement envers les autorités britanniques mériteraient d’y siéger. Les membres anglo-saxons constituèrent toujours la majorité dans ce Conseil.

Même si ses chefs les moins francophobes reconnaissaient qu’il fallait tenir compte de la présence des Canadiens, la minorité britannique n’avait aucune raison de se louer de l’Acte de Québec. Celui-ci accordait, selon elle, une autorité trop grande, arbitraire même au gouverneur. N’avait-on pas ignoré le droit reconnu à tout sujet britannique d’être gouverné selon les lois de la Grande-Bretagne? La mise en vigueur de la Coutume de Paris dans une colonie britannique et l’absence d’une Assemblée élue par les contribuables indignaient tout particulièrement les hommes d’affaires anglais qui disaient, non sans raison, que le développement économique du pays dépendait de leur initiative. Les extrémistes soutinrent que le gouvernement impérial avait conclu une entente malhonnête avec le clergé catholique et la noblesse canadienne.

Les historiens qui dénoncent encore ce «pacte aristocratique» se rendent-ils compte qu’aucune autre solution ne s’offrait aux autorités britanniques? Celles-ci pouvaient-elles prendre le risque d’affronter directement le clergé et les seigneurs dont la collaboration se révélait nécessaire pour prévenir tout soulèvement populaire contre l’occupant? Les marchands anglais auraient-ils gagné à voir leurs représentants siéger en minorité dans une Assemblée dominée par une majorité de députés franco-canadiens? Pour assurer la majorité des sièges de l’Assemblée législative à la minorité anglo-protestante, le gouvernement impérial aurait dû se rendre complice d’une manœuvre qui lui répugnait, en enlevant aux contribuables canadiens le droit d’être représentés. De plus, la conduite frondeuse des assemblées législatives des autres colonies avait convaincu plusieurs dirigeants métropolitains qu’il n’était pas toujours sage d’accorder des institutions représentatives aux colons de l’Amérique du Nord. Les principes égalitaires qu’inspirait la «démocratie de la frontière» rendaient très difficile l’exercice de la prérogative royale lorsqu’un conflit grave éclatait entre la métropole, représentée par le gouverneur, et les assemblées coloniales.

La scission anglo-américaine

La révolution américaine révéla les tensions et les contradictions qui existaient dans la colonie laurentienne et en Nouvelle-Écosse. L’alliance conclue entre les administrateurs britanniques et les porte-parole officiels de la collectivité franco-catholique – membres de la classe seigneuriale, commerçants et professionnels, dirigeants ecclésiastiques – n’avait pas l’appui spontané de la population. Celleci opposait une résistance passive à un gouvernement qu’elle identifiait naturellement aux ennemis d’hier devenus par la force des armes les occupants d’aujourd’hui. Ses notables, forcés de collaborer avec les autorités britanniques, lui apparaissaient beaucoup plus comme les émissaires sinon les mercenaires d’un pouvoir étranger que comme des dirigeants véritables.

L’invasion américaine (1775-1776) fournit aux Franco-Canadiens l’occasion de se désolidariser de leurs chefs. Les seigneurs et le clergé ne réussirent pas à rallier la majorité de leurs compatriotes pour défendre la colonie contre les envahisseurs. Ceux-ci reçurent dans plusieurs régions l’appui de la population ou bénéficièrent de sa neutralité. Si le gouverneur Carleton, véritable artisan de l’Acte de Québec, avait compté sur les miliciens canadiens pour défendre l’empire britannique et ajouté foi aux déclarations des dirigeants canadiens qui avaient entretenu chez lui cette illusion, il fut grandement déçu. Néanmoins, la loyauté des seigneurs et du clergé et la faiblesse des envahisseurs facilitèrent sa tâche. Le débarquement d’une armée anglaise au printemps de 1776 convainquit le peuple que la soumission au gouvernement était la politique la plus sage à suivre. L’intervention de la France (1778) dans la guerre de l’Indépendance souleva de grands espoirs parmi toute la population canadienne. Celle-ci, depuis les élites jusqu’au plus modeste paysan, s’imagina que l’heure de la revanche avait sonné, qu’une France victorieuse, alliée de la République américaine, reprendrait dans la vallée du Saint-Laurent son rôle de métropole. Quand ils apprirent que l’ancienne mère patrie avait définitivement renoncé au Canada, ils comprirent qu’ils devaient dorénavant ne s’en remettre qu’à eux-mêmes pour assurer la défense de leurs intérêts. Tout semblait indiquer que la domination britannique ne serait pas temporaire.

La minorité anglophone de la colonie laurentienne vécut elle aussi entre 1775 et 1783, des années difficiles. La rébellion des colonies américaines avait soulevé quelque sympathie parmi les Britanniques de la province de Québec. Irrités par l’Acte de Québec, ils montrèrent peu d’empressement à protéger la colonie contre les envahisseurs américains. Quelques-uns d’entre eux encouragèrent même la masse du peuple canadien à persévérer dans son neutralisme et dans son opposition aux ordres du gouvernement colonial transmis par les porte-parole officiels, qui collaboraient avec le gouverneur. L’échec des Américains devant les murs de Québec et l’arrivée des troupes de Sa Majesté ramenèrent les Britanniques à des sentiments plus réalistes. Leurs intérêts économiques convainquirent également les hommes d’affaires anglais qu’ils avaient tout à gagner en soutenant la cause impériale. Les dépenses accrues de l’État, les besoins créés par la guerre de l’Indépendance, l’entretien d’une armée plus nombreuse et l’établissement dans la colonie laurentienne des immigrants loyalistes chassés de leur pays offrirent à ces hommes d’affaires l’occasion de réaliser des gains considérables. Ils renoncèrent momentanément à leurs revendications politiques, comprenant que leur prospérité exigeait le maintien des liens de la vallée du Saint-Laurent avec la métropole.

En Nouvelle-Écosse, la révolution américaine provoqua de pénibles déchirements au sein de la population et influença d’une façon déterminante l’évolution de la région. La moitié au moins des habitants, par leurs origines et leurs familles, étaient liés avec la Nouvelle-Angleterre. Les Néo-Écossais s’étaient toujours considérés comme les artisans de l’expansion de la colonisation britannique depuis la Georgie jusqu’au golfe du Saint-Laurent. Très spontanément, leurs sympathies allaient vers leurs voisins et compatriotes du Sud. De plus, le gouverneur de la colonie était très impopulaire. Cependant la présence de la flotte britannique obligea la majorité de la population à se montrer prudente dans l’expression de ses sentiments. Les chefs de la révolution américaine conclurent qu’il était plus sage de renoncer à une invasion de la Nouvelle-Écosse. Ses habitants reçurent le surnom de Neutral Yankees . La guerre elle-même contribua à unir davantage la Nouvelle-Écosse et la Grande-Bretagne. Le blocus du port de Boston, l’arrivée des transports militaires et l’expansion commerciale née du conflit développèrent Halifax. Les milieux d’affaires de la colonie comprirent vite que leurs intérêts exigeaient la solidarité avec l’empire. Les négociants et commerçants de la région, prêts à retirer tous les avantages du pacte colonial au détriment des importateurs et des exportateurs des colonies rebelles, choisirent le comportement que la sagesse politique et un égoïsme éclairé leur inspiraient. L’immigration de quelque 35 000 loyalistes américains et soldats licenciés, auxquels le gouvernement impérial accorda des terres et des indemnités, modifia radicalement la composition de la population. En 1784, pour répondre aux revendications des colons, on créa deux nouvelles colonies: le Nouveau-Brunswick et l’île du Cap-Breton furent détachés de la grande Nouvelle-Écosse formée en 1763. L’île du Prince-Édouard, l’ancienne île Saint-Jean de l’époque coloniale française, séparée de la Nouvelle-Écosse en 1769, conserva son autonomie. Terre-Neuve, encore privée d’institutions représentatives, demeura un centre de pêche et un point d’escale pour la marine de guerre de Sa Majesté.

L’empire britannique était solidement installé à l’entrée du golfe du Saint-Laurent où il avait sa fenêtre atlantique. La Hudson Bay Company lui assurait ses positions au nord du continent. Il lui restait à consolider sa présence dans la province de Québec qui lui ouvrait la route vers l’ouest et le Pacifique. Dès la fin du XVIIIe siècle, d’audacieux commerçants et explorateurs britanniques sillonnaient tout l’hinterland. En 1792, George Vancouver visita les côtes de la Colombie britannique. L’année suivante, Alexander Mackenzie, venu de l’est, fut le premier blanc à franchir les Rocheuses. La victoire des rebelles américains n’avait pas mis un terme à la colonisation britannique en Amérique du Nord. Ses artisans, qui s’appelaient maintenant les British Americans afin de se distinguer de leurs anciens compatriotes devenus des républicains, entendaient bien garder pour eux et sous l’autorité de la monarchie anglaise la partie nord du continent.

Les deux Canadas de la vallée du Saint-Laurent

La population anglophone de la vallée du Saint-Laurent n’avait pas renoncé à ses ambitions politiques. Ses principaux porte-parole, recrutés parmi les hommes d’affaires les plus prospères et les plus dynamiques de la colonie, avaient plus que jamais raison de croire en l’avenir d’un Canada anglais. L’arrivée de quelque 8 000 loyalistes américains qui grossirent les rangs de la population d’origine britannique leur donna de nouveaux moyens de pression auprès des gouvernements colonial et métropolitain. Ceux-ci pouvaient de moins en moins ignorer le point de vue d’une collectivité qui n’avait jamais approuvé la Constitution adoptée en 1774 et réclamait l’introduction des institutions britanniques dans une colonie soumise à l’autorité du roi de Grande-Bretagne.

De leur côté, les dirigeants canadiens, conscients de parler au nom d’un groupe culturel largement majoritaire, désiraient accroître leur rôle politique. Ils jugeaient insuffisants les droits et privilèges obtenus depuis l’entrée en vigueur de l’Acte de Québec. L’augmentation subite de la population anglo-protestante les inquiétait particulièrement. Cependant, ils n’étaient pas unanimes sur les moyens d’assurer la liberté et le progrès de leurs compatriotes. Les conservateurs se limitaient à proposer une application plus généreuse de la Constitution existante en réclamant une participation plus grande des Canadiens au gouvernement de la colonie afin de protéger l’ordre établi contre l’introduction des lois et des institutions britanniques. Mais la collectivité franco-catholique comptait de nouveaux leaders. Ceux-ci avaient saisi quels seraient pour eux et pour leurs compatriotes les avantages du système représentatif. L’Assemblée élue ne compterait-elle pas une majorité de députés choisis par les Canadiens eux-mêmes, qui formaient plus de 85 p. 100 de la population blanche de la colonie, évaluée en 1790 à 160 000 habitants? Tous les partisans de la réforme constitutionnelle, d’origine canadienne ou britannique, s’entendaient pour reconnaître qu’il n’y aurait aucune discrimination dans l’octroi du droit de vote et d’éligibilité.

La division

Londres se rendit, en 1791, aux vœux des comités de citoyens qu’avaient organisés les Canadiens et les Britanniques en faveur du rappel de l’Acte de Québec. Les dirigeants de la minorité anglo-protestante eurent, cependant, une bien désagréable surprise. La province de Québec avait groupé en une seule colonie toute la vallée du Saint-Laurent. Les membres britanniques des comités de citoyens avaient espéré le maintien du statu quo. Produit d’une information insuffisante chez les membres du Cabinet impérial et d’une mauvaise évaluation de la position respective des groupes d’intérêts en opposition, l’Acte constitutionnel donnait au roi le pouvoir de diviser la colonie laurentienne en deux nouvelles provinces: celle du Haut-Canada, devenue depuis l’Ontario, et celle du Bas-Canada, appelée aujourd’hui le Québec. La minorité britannique tenta sans succès de prévenir le démembrement de la province de Québec; celui-ci allait décevoir les espoirs des chefs de la population anglo-protestante de Montréal, de Québec, des Trois-Rivières, de Sorel, des cantons de l’Est et de Gaspé. En effet, en proposant une Assemblée législative élue par tous les habitants, ils avaient délibérément pris le risque d’y voir siéger une majorité de députés canadiens. Ils avaient la conviction que cette situation ne serait que temporaire car ils prévoyaient que l’immigration modifierait graduellement à leur avantage l’équilibre démographique. En attendant le renversement électoral qui en résulterait, ils se flattaient de pouvoir diviser la députation canadienne et d’exercer ainsi le leadership au sein de l’Assemblée.

La création du Haut-Canada où habiterait une partie importante de la population anglo-protestante de la vallée du Saint-Laurent réduisait à néant leurs calculs. Leur réaction de stupeur et de mécontentement convainquit les dirigeants canadiens, accidentellement associés à eux, que la division de la colonie servirait les intérêts des franco-catholiques. Une fois de plus, la bourgeoisie britannique de la colonie, maintenant appelée le Bas-Canada, jugea que Londres l’avait abandonnée. L’historien Lower écrit, à ce propos, que la minorité britannique du Bas-Canada qui avait, depuis l’adoption de l’Acte de Québec, été placée dans une poêle à frire venait d’être brutalement précipitée dans le feu.

L’atmosphère politique du Bas-Canada, où deux collectivités s’affrontaient, ne tarda pas à devenir très tendue. L’Assemblée, dominée par le parti dit «canadien», entra en lutte avec le Conseil législatif et avec le Conseil exécutif, qui étaient tous deux contrôlés par des représentants de la minorité anglophone. La population anglaise du Bas-Canada se divisa en trois factions. La plupart des hauts fonctionnaires anglais manœuvrèrent pour conserver leurs traitements et leurs sinécures. Ce fut le parti de l’oligarchie bureaucratique. Quelques porte-parole de la population britannique se joignirent aux députés canadiens qui réclamaient, au nom de la démocratie, une extension des pouvoirs de l’Assemblée législative. Les principaux dirigeants anglophones du Bas-Canada n’approuvaient ni les bureaucrates ni le Parti canadien. Ils leur reprochaient de poursuivre des fins contraires au progrès de la colonisation britannique dans la vallée du Saint-Laurent. Les ambitions du Parti canadien, dirigé de 1815 à 1837 par Louis-Joseph Papineau, les inquiétaient tout particulièrement. La création du Bas-Canada avait fait croire aux Canadiens que les autorités impériales avaient eu, en 1791, l’intention de leur confier un État dont ils seraient entièrement les maîtres. De plus en plus, les chefs de la population conquise parlaient d’une «nation canadienne». Le nationalisme commençait à mieux se définir dans la pensée des dirigeants canadiens. La minorité britannique du Bas-Canada, maîtresse de la vie économique de la colonie, ne pouvait pas permettre la création d’un État franco-canadien contrôlant la vallée du Saint-Laurent. Elle utilisa tous les moyens à sa disposition pour convaincre Londres qu’il fallait sauvegarder l’unité de l’Amérique du Nord britannique en unissant les deux Canadas.

Le Haut-Canada progressa rapidement. De 15 000 habitants à peine au moment de la fondation (1791), sa population avait atteint un demi-siècle plus tard le chiffre de 500 000. Durant la même période, le Bas-Canada était passé de 200 000 à 600 000 habitants. La fin des guerres de la Révolution et de l’Empire et les difficultés économiques de la Grande-Bretagne favorisèrent, après 1817, l’émigration massive des Britanniques vers l’Amérique du Nord. La majorité se dirigea vers les États-Unis, mais des milliers choisirent le nord du continent: Nouvelle-Écosse, Nouveau-Brunswick, île du Prince-Édouard, Terre-Neuve, Bas-Canada et Haut-Canada. Le nombre d’immigrants qui débarquèrent chaque année au port de Québec varia entre 8 000 et 50 000 de 1822 à 1837. Une partie s’établit au Bas-Canada où leur arrivée provoqua l’hostilité du Parti canadien. La majorité, fuyant la population franco-catholique, se dirigea vers le Haut-Canada. Quelques centaines se rendirent même jusqu’à la rivière Rouge. Il devenait de plus en plus évident que la colonisation britannique s’étendrait de l’Atlantique au Pacifique.

L’unification nécessaire

La prospérité de la vallée du Saint-Laurent exigeait l’unification des deux colonies. Les fourrures ne représentaient plus qu’une fraction des exportations. Pour répondre aux besoins de la métropole et d’une population accrue, l’industrie du bois se développa rapidement après 1800. Les exportations de produits agricoles augmentèrent. La construction de routes carrossables et de canaux contribua au développement du pays. La population d’origine britannique comptait des hommes entreprenants et audacieux. Grâce à sa position géographique, Montréal devint la capitale économique de la vallée du Saint-Laurent. Ses hommes d’affaires ne pouvaient que déplorer les luttes politiques du Bas-Canada et souhaiter d’y mettre fin en réduisant les chefs du Parti canadien à l’impuissance. Pour y parvenir, il fallait placer la population franco-catholique en minorité à l’Assemblée législative et enlever ainsi à ses porte-parole les moyens de limiter l’expansion de la colonisation britannique. Incapables de développer eux-mêmes le pays, les Canadiens (français) en étaient venus à s’opposer aux mesures de progrès proposées par la bourgeoisie anglaise.

Le soulèvement armé de quelques centaines de partisans canadiens dans la région de Montréal (1837-1838) fournit au gouvernement impérial l’occasion de répondre aux vœux des dirigeants les plus éclairés de la population anglo-protestante de la vallée du Saint-Laurent. La Constitution de 1791 fut abrogée au Bas-Canada. Mais les autorités métropolitaines n’appliquèrent pas la même mesure dans le Haut-Canada où quelques citoyens avaient également pris les armes pour manifester leur opposition à l’oligarchie qui dominait le gouvernement colonial. Un Conseil spécial, doté par le Parlement de Westminster de pouvoirs extraordinaires, administra le Bas-Canada. Lord Durham, chargé d’enquêter sur les événements, comprit que ceux-ci, dans le Bas-Canada, résultaient du fait que «deux nations [étaient] en guerre au sein d’un même État». Une seule politique pouvait apporter, selon lui, une solution globale et finale à ce problème: l’assimilation intégrale de la collectivité canadienne-française, dont la présence mettait en danger l’avenir de l’empire britannique en Amérique du Nord. Il préconisa donc l’union du Haut et du Bas-Canada et une politique audacieuse de peuplement sur le territoire habité par les Canadiens (français).

Le Grand Compromis

Les deux colonies de la vallée du Saint-Laurent formèrent le Canada-Uni (1840). Ce fut à partir de cette époque que les habitants anglophones abandonnèrent graduellement le nom de British Americans pour adopter celui de Canadians qui se traduit en français par Canadiens. Les habitants d’origine française qui se réservaient le titre de Canadiens depuis le XVIIe siècle, ne voulant pas être confondus avec les Canadians , commencèrent à s’appeler les Canadiens français. Le pays se développa rapidement. Les immigrants vinrent plus nombreux. Dès 1851, les anglophones formèrent la majorité de la population. Cependant, les Canadiens français ne purent être mis en minorité sur le territoire de l’ancien Bas-Canada. De nombreux canaux furent creusés et on construisit les premiers chemins de fer. Le pays commença à s’industrialiser. Il s’équipa grâce à la Grande-Bretagne qui fournit les hommes, les techniques et les capitaux.

Le climat politique et l’équilibre social s’étaient rapidement modifiés. Après la révolte armée, les représailles des autorités britanniques avaient profondément impressionné les Canadiens français. Ceux-ci doutèrent de la clairvoyance de leurs anciens chefs politiques, qui s’étaient crus capables de l’emporter contre les forces conjuguées de la bourgeoisie anglo-canadienne, des autorités coloniales, du gouvernement impérial et de l’armée britannique. N’avaient-ils pas même provoqué le clergé catholique? Après 1840, les nouveaux porte-parole canadiens-français se montrèrent beaucoup plus modérés; ceux qui avaient participé aux événements de 1837-1838 s’efforcèrent de faire oublier «un égarement passager». De son côté, le Canada anglais s’était donné de nouveaux dirigeants politiques qui n’avaient pas été mêlés aux luttes ethniques antérieures et qui professaient des idées libérales; leur esprit de conciliation facilita une entente avec les Canadiens français.

À l’Assemblée législative du Canada-Uni une alliance s’imposa entre les députés francophones et anglophones qui voulaient mettre fin à l’arbitraire du gouverneur en faisant reconnaître, dans les colonies tout comme en Grande-Bretagne, le principe de la responsabilité ministérielle. En 1848, celle-ci fut adoptée au Canada-Uni et en Nouvelle-Écosse. Londres avait reconnu la pleine autonomie de ces deux colonies dans leurs affaires intérieures. La participation de ministres canadiens-français au gouvernement du Canada-Uni empêcha la politique d’assimilation qu’avait proposée lord Durham. En fait, l’union de 1840 s’était transformée en une association de caractère fédéral entre les deux collectivités qui cohabitaient dans la vallée du Saint-Laurent. Les impératifs de la coexistence demeuraient les mêmes.

Les classes dirigeantes des deux groupes avaient conclu un accommodement. Celui-ci reposait sur une division des tâches que les déterminismes historiques avaient préparée. La bourgeoisie anglo-canadienne, opérant depuis Montréal, s’appuyait dorénavant sur une majorité d’électeurs d’origine britannique. Elle pouvait enfin exercer librement le leadership économique qu’elle avait acquis depuis la conquête et contrôler démocratiquement les institutions politiques. Les nouveaux porte-parole de la population canadienne-française avaient dû s’incliner devant le pouvoir économique et politique de la majorité anglophone. Leur promotion personnelle en dépendait. Il faut préciser, cependant, que les chefs les plus lucides du Canada anglais avaient invité les Canadiens français à s’associer à eux pour assurer la prospérité de la vallée du Saint-Laurent. Quelques hommes politiques francophones siégeaient au Conseil des ministres, où ils formaient une minorité peu influente. Dans la fonction publique, des postes furent réservés aux Canadiens français. Quelques-uns se hissèrent même aux conseils d’administration des grandes entreprises financières, industrielles et commerciales créées par les capitalistes anglo-canadiens.

L’Église franco-catholique joua aussi un rôle très important dans cette réconciliation des deux collectivités. L’échec des dirigeants laïcs, dont le manque de flair politique avait conduit à l’épreuve de force de 1837-1838, fournit au clergé canadien-français l’occasion de gagner la confiance du peuple en lui prouvant son entier dévouement. De 1840 à 1880, l’Église se réorganisa sous la direction de quelques évêques particulièrement dynamiques. Elle devint une force sociale dont durent tenir compte la bourgeoisie anglo-canadienne et les partis politiques. La tradition conservatrice du clergé et son pouvoir modérateur favorisèrent le maintien du Grand Compromis de l’histoire du Canada qui fut en vigueur jusqu’à la fin de la première moitié du XXe siècle. Il valut au pays quelque cent années de stabilité politique relative.

4. Un pays indépendant

Les fondateurs du Canada anglais – les premiers hommes d’affaires britanniques arrivés dans la colonie laurentienne immédiatement après la conquête, les loyalistes chassés de la république américaine, les hardis pionniers de l’Ouest, les millions d’immigrants venus des îles Britanniques – ont toujours eu l’ambition d’édifier au nord des États-Unis un vaste pays. En 1867, pour réaliser cet idéal, trois colonies de l’Amérique du Nord britannique – le Canada-Uni, la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick – s’entendirent pour former un État fédéral qu’elles nommèrent le Canada. À l’origine, celui-ci se composa de quatre provinces: l’Ontario (l’ancien Haut-Canada), le Québec (l’ancien Bas-Canada), la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick. La Constitution conçue par les dirigeants des colonies et votée par le Parlement de Westminster reconnaissait au gouvernement central de la fédération, dont le siège serait à Ottawa, de très vastes pouvoirs. Ceux-ci étaient tellement étendus que, pour les spécialistes, cette Constitution visait à établir un régime quasi fédéral accordant au gouvernement d’Ottawa le droit de tutelle sur les provinces. Cette situation prévalut jusqu’à la fin du XIXe siècle.

La présence des Canadiens français, qui disposaient toujours de certains moyens de pression et d’action comme collectivité distincte, avait obligé les auteurs de la nouvelle Constitution à créer la province de Québec. La majorité des Québécois était à l’époque et est demeurée francophone. Néanmoins le Québec, à cause du rôle primordial qu’a toujours joué la ville de Montréal dans l’économie de la vallée du Saint-Laurent, comptait alors et compte encore une population anglophone liée au Canada anglais. Minoritaires (23 p. 100 en 1867, 20 p. 100 en 1968, 17 p. 100 en 1982), les Anglo-Québécois détenaient alors une influence prépondérante devant laquelle s’inclinaient les porte-parole officiels des Canadiens français. Cette minorité puissante fit garantir son droit de représentation à l’Assemblée législative provinciale, s’assura la pleine maîtrise de son système scolaire et imposa le bilinguisme dans les institutions politiques québécoises. Elle pouvait de plus en appeler au gouvernement central si elle se jugeait lésée dans ses droits par le gouvernement provincial. Celui-ci se garda bien de provoquer sa colère. Dans les sociétés commerciales, industrielles et financières que dirigeait la bourgeoisie anglo-québécoise et dont dépendait le développement de la province, l’unilinguisme anglais fut de rigueur, de la direction aux emplois subalternes. La langue française pouvait être utilisée au Parlement fédéral et devant les cours de justice du Québec. Il n’était nullement question de rendre bilingue le gouvernement fédéral. Encore moins de faire du Canada un pays bilingue.

Développement et souveraineté

La devise choisie par les fondateurs du nouveau pays, A mari usque ad mare , exprimait l’œuvre déjà accomplie mais aussi un programme pour l’avenir. Sitôt constitué, le gouvernement canadien négocia l’achat des territoires du Nord-Ouest, propriété de la Compagnie de la baie d’Hudson (1869). L’année suivante, la province du Manitoba était créée. En 1871, la Colombie britannique se joignait à la fédération canadienne. Le gouvernement d’Ottawa s’était engagé à construire un chemin de fer qui relierait la nouvelle province à l’est du pays. Il avait également promis la mise en chantier d’une voie ferrée entre Halifax et le port de Québec. Le 1er juillet 1876, neuf ans après la proclamation de la nouvelle Constitution, l’Intercolonial (d’une longueur de 746 miles, soit 1 200 km) était achevé. La construction du transcontinental de Vancouver à Montréal, le Pacifique-Canadien (environ 2 000 miles, soit quelque 3 200 km), commencée en 1873, se termina en 1885. C’était à l’époque la plus longue ligne de chemin de fer du monde et démontrait l’audace des fondateurs du Canada moderne, leur foi en l’avenir. Pour mieux unir le pays et afin de favoriser l’aménagement du territoire, le gouvernement fédéral distribua de généreux subsides aux promoteurs de chemins de fer. Ceux-ci dotèrent le pays de plusieurs voies desservant les principales villes de la vallée du Saint-Laurent et de deux autres transcontinentaux. Des milliers d’immigrants venus de tous les pays d’Europe et des États-Unis s’établirent dans l’Ouest, où il fallut créer deux nouvelles provinces: la Saskatchewan et l’Alberta (1905). En 1873, l’île du Prince-Édouard s’était unie au Canada. Terre-Neuve attendit jusqu’en 1949 pour l’imiter. Le Canada, pays continental, avait relevé le défi géographique.

Colonie de l’empire britannique et voisin d’un pays puissant qui avait déjà tenté de le conquérir (en 1775-1776 et en 1812-1814), le Canada dut faire reconnaître graduellement sa liberté comme État souverain. La Grande-Bretagne l’aida sur les plans militaire et diplomatique à se protéger contre les ambitions de la république américaine. Elle lui envoya des immigrants, lui assura un marché pour ses matières premières, lui donna ses premiers cadres et mit à sa disposition ses réserves de capitaux. La population anglo-canadienne a toujours reconnu la dette du pays envers sa métropole. Le gouvernement d’Ottawa se porta spontanément à son secours lors de la guerre de l’Afrique du Sud (1899-1902), de la Première et de la Seconde Guerre mondiale. Son intervention dans la politique internationale au cours de la Première Guerre mondiale et à la Conférence de Paris fournit au Canada l’occasion de faire reconnaître son statut d’État autonome. Les dépenses militaires avaient stimulé et diversifié son économie. Sa contribution à la victoire alliée avait augmenté sa confiance en lui-même et forcé les autres pays à ne plus le considérer comme une simple colonie de l’Empire. Ses chefs politiques furent parmi les principaux architectes du Commonwealth.

À partir du XXe siècle, il fut de moins en moins question d’une annexion du Canada par les États-Unis. Ceux-ci avaient admis un voisin qui leur ressemblait beaucoup et dont ils ne comprenaient guère le statut politique. En fait, les Américains avaient au Canada un lieu où placer leurs capitaux. Les gouvernements provinciaux et municipaux, qui avaient la responsabilité de veiller à la mise en valeur des ressources naturelles et à l’aménagement du territoire, empruntèrent de plus en plus sur le marché des États-Unis. Par sa politique protectionniste, le gouvernement d’Ottawa encouragea les industriels américains à établir des succursales au Canada. Commencée dès la fin du XIXe siècle, l’infiltration des capitaux américains s’accentua entre 1905 et 1930. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le pays compte principalement sur les investissements américains pour assurer son développement économique. Évalués à 4 milliards et demi de dollars en 1939, les placements américains au Canada étaient multipliés par six en trente ans. Durant la même période, le produit national brut (6 milliards de dollars en 1939) était décuplé.

Le compromis remis en question

Pays continental d’une étendue démesurée, affligé d’un excédent géographique, peu peuplé (27 millions d’habitants en 1991), puisant à divers héritages culturels dont il n’a pas réussi à faire une synthèse, comptant au sein de sa population une minorité francophone bien organisée de 7 millions d’âmes dont plus de 80 p. 100 habitent le Québec, le Canada traverse depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale une époque difficile. L’inégale prospérité des cinq grandes régions du pays (provinces maritimes, Québec, Ontario, provinces de l’Ouest et Colombie britannique) et la venue de 5 millions d’immigrants depuis 1946 (75 p. 100 d’entre eux ont choisi de s’établir définitivement au Canada) posent de nombreux problèmes qui n’ont pas été résolus.

Les revendications collectives des Canadiens français du Québec, depuis la Seconde Guerre mondiale, ont également remis en question le compromis que leurs ancêtres avaient conclu avec le Canada anglais. Les nouvelles générations franco-québécoises, plus instruites, ayant rejeté la pensée conservatrice des élites cléricales et professionnelles, n’acceptent plus la division des tâches sur laquelle reposait la collaboration entre Canadians et Canadiens. Elles entendent saisir toutes les chances de promotion qui s’offrent à elles dans le monde industriel à l’heure de la démocratie sociale; elles entendent prendre possession du territoire québécois avec lequel trois siècles et demi d’histoire les lient. Un mouvement sécessionniste prit naissance au Québec à la fin des années 1950. L’action terroriste de quelques-uns de ses membres (1963-1964), l’accueil plutôt froid réservé à la reine Elizabeth lors de ses visites au Québec (en 1964 et en 1967) et les déclarations du général de Gaulle (en 1967 et en 1968) ont donné, en cette fin des années 1960, au problème des relations entre le Canada français et le Canada anglais – problème qui a une longue histoire – une dimension internationale.

Le Canada n’a jamais formé une nation unie. Il venait de s’en rendre compte, comme le reste du monde. Les fondateurs britanniques du pays ont voulu en faire une monarchie anglaise. Jusqu’à une date relativement récente, celle-ci fut dirigée, à tous les niveaux de la vie collective, par une minorité de privilégiés, l’Establishement, dont les membres s’identifiaient avec ceux que les sociologues appellent les Wasps (White, Anglo-Saxon et Protestant), la caste des dirigeants de race blanche, d’origine anglo-saxonne et de religion protestante. Dès cette époque, les citoyens d’origine britannique et les adeptes du protestantisme ne constituent plus la majorité de la population. Les anciens idéaux des loyalistes n’ont jamais impressionné les Canadiens français et ne soulèvent aucun enthousiasme chez les 9 millions d’habitants du pays qui ne sont pas d’origine britannique ou française. Ce groupe, appelé parfois la troisième force, a généralement adopté la langue anglaise, celle du continent et du groupe dominant, mais il n’a pas épousé l’idéologie des British Americans du XIXe siècle et se montre de plus en plus impatient devant les manifestations du nationalisme franco-québécois. Celui-ci apparaît, parmi plusieurs autres facteurs de division, comme la menace la plus immédiate contre l’unité canadienne. Pour y faire face, le gouvernement fédéral cherche alors à jeter les bases d’un nationalisme pancanadien. En 1946, le pays s’est donné une loi de la citoyenneté canadienne. Auparavant, ses habitants se contentaient d’être des sujets britanniques. Le Canada n’a un drapeau national que depuis 1965, adopté au terme de longs et acrimonieux débats qui ont creusé davantage le fossé qui sépare les régions et les groupes culturels du pays. Il manque un véritable hymne national.

Répondant aux appels de divers milieux, le gouvernement fédéral a créé une commission d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (1963). Après avoir constaté dans un rapport préliminaire (1965) que le pays faisait face à «la plus grave crise» de son histoire, les commissaires-enquêteurs ont conseillé une politique de promotion du bilinguisme anglo-français dans l’administration fédérale et dans toutes les régions où survivent des groupes francophones et anglophones représentant respectivement au moins 10 p. 100 de la population. Les provinces du Nouveau-Brunswick et de l’Ontario furent invitées à se déclarer officiellement bilingues. Beaucoup de Canadiens français du Québec, qui voyaient de plus en plus en celui-ci leur État national, jugèrent que ces mesures venaient trop tard, étaient plus symboliques qu’effectives et visaient surtout à consolider la position privilégiée de la minorité anglo-québécoise, inquiète devant les nouvelles exigences des Canadiens français du Québec. Certains citoyens canadiens d’origine allemande, ukrainienne, polonaise, italienne, etc., qui ont opté pour la langue anglaise, se demandent pourquoi leur langue maternelle ne jouirait pas de la considération accordée au français.

À tous les facteurs qui ont empêché et empêchent encore la formation d’un sentiment national commun à tous les Canadiens, s’ajoute la satellisation du pays. De plus en plus lié à l’économie de son puissant voisin, le Canada, pour maintenir le niveau de vie élevé de ses habitants, a graduellement renoncé à l’idéal d’indépendance qui animait ses fondateurs. En politique internationale, avec l’entrée aux Nations unies des États du Tiers Monde, le pays a perdu le prestige que lui avaient valu sa contribution à la Seconde Guerre mondiale et sa participation importante à l’ordre mondial dans la période qui suivit. Prospère, le Canada appartient à la minorité des États privilégiés qu’envient les pays en voie de développement. Acceptant par intérêt et par faiblesse l’hégémonie des États-Unis, il a perdu la confiance des peuples non engagés et n’a plus d’objectifs nationaux à proposer à ses habitants. Ceux-ci découvrent soudain que l’unité du pays repose sur des bases fragiles.

5. Le pari de Pierre Elliott Trudeau

Au lendemain du premier centenaire de la fédération canadienne (1867-1967) et du grand succès de l’Exposition universelle de Montréal (28 avr.-27 oct. 1967), les citoyens canadiens voulurent se convaincre qu’un nouveau départ était possible. En septembre 1967, le Parti conservateur fédéral, qui avait perdu le pouvoir en 1963, se donna un nouveau chef. Robert Stanfield, ancien Premier ministre de la Nouvelle-Écosse, manifesta beaucoup de sympathie envers les revendications autonomistes du Québec. D’autre part, depuis le retour au pouvoir du Parti libéral fédéral, le gouvernement d’Ottawa, dirigé par Lester B. Pearson, avait conclu de nombreux compromis avec les autorités québécoises. C’était l’époque du fédéralisme coopératif.

L’entrée en scène de Pierre Elliott Trudeau modifia la situation. Aux élections fédérales de 1965, Lester B. Pearson voulut renouveler l’aile québécoise de son parti en y introduisant un sang nouveau. Il fit appel à trois hommes qui n’appartenaient pas au groupe des politiciens traditionnels. Jean Marchand, président de la Confédération des syndicaux nationaux (C.S.N.), avait milité dans le mouvement syndical franco-catholique du Québec depuis qu’il avait quitté l’université comme diplômé en sciences sociales. Gérard Pelletier, journaliste de carrière, avait travaillé également dans les milieux de l’action catholique et du syndicalisme chrétien. Pierre Elliott Trudeau, avocat, commentateur politique et professeur de droit à l’université de Montréal, s’était fait connaître comme défenseur des droits et libertés de la personne. En particulier, il était opposé à tout nationalisme, surtout à celui des Franco-Québécois. L’orientation qu’avait prise le mouvement autonomiste québécois, qu’il jugeait ethnocentriste, lui répugnait. Il déclara s’être rallié au Parti libéral fédéral – une formation politique qu’il avait fréquemment dénoncée – afin de renverser une tendance qu’il estimait nocive pour le bien général du Québec et du Canada. Les observateurs politiques surnommèrent ce trio «les trois colombes».

Il fallait prouver aux électeurs du Québec, en particulier aux Franco-Québécois, que leur patrie c’était le Canada. Comment y parvenir? Pierre Elliott Trudeau et ses collaborateurs avaient établi les grandes lignes d’un programme qu’ils ont méthodiquement cherché à réaliser après leur accession au pouvoir. Rien n’a été négligé pour convaincre les Québécois que leurs représentants jouent un rôle de premier plan dans l’administration fédérale, tant au niveau du cabinet qu’à celui de la fonction publique. Le choix de Pierre Elliott Trudeau comme chef du Parti libéral du Canada (avr. 1968) faisait partie de cette stratégie. La télévision fut également mise à contribution pour donner une image francisée du gouvernement d’Ottawa. L’une des premières grandes initiatives de l’administration Trudeau fut la loi des langues officielles (1969). Le Premier ministre attachait une importance primordiale à cette mesure législative dont il entendait faire la pierre angulaire de son régime. Il s’efforça de ridiculiser, de marginaliser ou de terroriser les groupes québécois contestataires qui rejetaient son programme pancanadianiste et préconisaient un «Québec aux Québécois».

Fondation et victoire du Parti québécois

Le mouvement nationaliste québécois continua, néanmoins, à progresser. En 1968, tous les mouvements sécessionnistes dits «souverainistes» ou «indépendantistes» se fusionnèrent pour former le Parti québécois. René Lévesque, membre de l’Assemblée nationale du Québec et ancien ministre dans le gouvernement libéral de Jean Lesage (1960-1966), en prit la direction. Aux élections provinciales québécoises de 1970, le nouveau parti obtint 23 p. 100 des suffrages et 7 sièges à l’Assemblée nationale. Aux élections provinciales de 1973, le Parti québécois, avec 30 p. 100 des suffrages mais seulement 6 sièges, devint l’opposition officielle.

Plus ils s’approchent du pouvoir, plus les dirigeants du parti sentent la nécessité de rassurer les électeurs. Leurs adversaires les accusent d’extrémisme et les associent calomnieusement aux cellules terroristes du Front de libération du Québec (F.L.Q.). Aux élections de 1976, le Parti québécois informe l’électorat qu’il se présente pour former un bon gouvernement et non pas pour déclarer l’indépendance. Une fois au pouvoir, il demandera à la population de se prononcer sur cette question lors d’un référendum. Le 15 novembre 1976, les électeurs envoient à l’Assemblée nationale une majorité de députés membres du Parti québécois. Au Canada anglais, c’est la stupeur.

Années difficiles

La décennie de 1970 s’acheva dans un climat de morosité générale. La politique de bilinguisation rencontra de nombreuses résistances au sein de la fonction publique fédérale. Les fonctionnaires unilingues anglophones, sûrs de pouvoir rallier l’appui de la majorité des électeurs, se liguèrent pour défendre leur position privilégiée. Les différents groupes ethniques qui constituent près de 50 p. 100 de la population anglo-canadienne et qui jouent un rôle important dans plusieurs comtés urbains du Canada anglais se demandèrent avec une insistance accrue pourquoi la langue française jouirait d’un statut qui n’est pas reconnu à leurs différentes langues maternelles.

Devant cette opposition généralisée, le gouvernement d’Ottawa dut reculer. Des fonctionnaires anglophones unilingues reçurent l’autorisation d’occuper des postes qui avaient d’abord été classés bilingues, et les autorités fédérales ne parlèrent plus d’un Canada biculturel. Dorénavant, c’est un pays où existent deux langues officielles qui servent à exprimer son multiculturalisme. Durant la même période, le Québec se donne une législation linguistique rejetant le bilinguisme traditionnel et destinée à établir la primauté absolue de la langue française sur son territoire (loi 101 de 1977).

Après la première crise pétrolière (1973), la situation politique et économique du Canada n’a cessé de se détériorer. Les provinces productrices de pétrole, en particulier l’Alberta, soutenue par la Colombie-Britannique et la Saskatchewan, réclamèrent que les prix du pétrole canadien se rapprochassent du niveau mondial. Les provinces consommatrices de pétrole, surtout la plus industrielle d’entre elles, l’Ontario, désiraient que cette hausse soit graduelle et que les prix demeurent inférieurs aux cours mondiaux afin de favoriser l’industrie canadienne sur les marchés internationaux et d’empêcher une nouvelle augmentation du chômage. De leur côté, les Canadiens qui habitent à l’est d’Ottawa et qui importent leur pétrole réclamèrent et obtinrent du gouvernement fédéral une aide financière afin de limiter la hausse de leurs coûts d’énergie. C’était une politique à très court terme se fondant sur une mauvaise évaluation de la conjoncture. Il ne fallait surtout pas indisposer les électeurs-automobilistes habitués depuis longtemps à payer très bon marché l’essence qu’ils consommaient.

Le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau se montra incapable de stabiliser l’économie. Une politique de contrôle des prix et des salaires (1975-1978) n’empêcha pas l’inflation de progresser d’année en année. La hausse du chômage fut constante. Chaque augmentation des prix mondiaux du pétrole exerçait une ponction malsaine sur les revenus de l’État fédéral qui s’était inconsidérément engagé à indemniser les consommateurs de pétrole importé. Les déficits budgétaires annuels s’accumulèrent. Le coût des services sociaux (assurance hospitalisation, assurance maladie, aide fédérale à l’enseignement postsecondaire) ne cessait d’augmenter. Ces dépenses accrues et presque incompressibles du gouvernement d’Ottawa contribuaient directement à la hausse du taux d’inflation. La dette nationale s’accrût considérablement. La valeur du dollar canadien se mit à baisser sur le marché international, particulièrement vis-à-vis du dollar américain.

Nouveau gouvernement à Ottawa

Aux élections fédérales de 1979, que le Premier ministre Trudeau avait retardées le plus longtemps possible en espérant une amélioration de la conjoncture en sa faveur, les électeurs manifestèrent leur préférence pour les candidats du Parti conservateur dirigé, depuis 1976, par Joe Clark. Cependant, celui-ci dut former un gouvernement minoritaire puisque son parti n’avait pas la majorité des sièges à la Chambre des communes. L’ouest du Canada, qui accusait l’administration libérale de ne rien comprendre à ses problèmes, avait donné un appui massif aux conservateurs. Une partie de l’Ontario leur avait également fait confiance. Rempli de bonne volonté, le nouveau gouvernement se mit résolument à la tâche. Ses dirigeants avaient promis de relancer l’économie en faisant davantage appel à l’entreprise privée comme agent privilégié du développement économique et de réconcilier entre elles les diverses régions du pays en favorisant un dialogue ouvert entre Ottawa et les provinces.

Il devint vite évident que Joe Clark et ses collaborateurs avaient mal évalué les défis qu’ils devaient relever. Revenus au pouvoir après une absence de dix-sept ans sous la direction d’un homme qui n’avait aucune expérience administrative, les conservateurs donnaient le spectacle d’une équipe de novices, presque à la dérive. Ils furent incapables de prévenir la coalition des trois partis de l’opposition lors de la présentation de leur premier budget (déc. 1979). Défait en Chambre, le gouvernement Clark dut déclencher une nouvelle élection générale. Pierre Elliott Trudeau, qui ne se plaisait pas dans son rôle de chef de l’opposition, avait démissionné comme leader du Parti libéral (nov. 1979). Ses partisans les plus fidèles réussirent à le convaincre de reprendre sa démission et de diriger le parti durant la campagne électorale. L’appui monolithique du Québec (74 députés libéraux sur 75 sièges), un renversement en faveur des libéraux en Ontario et des gains importants dans les provinces de l’Atlantique reportèrent Pierre Elliot Trudeau au pouvoir à la tête d’un gouvernement majoritaire. La Chambre des Communes ne comptait aucun député libéral dans les provinces situées à l’ouest du Manitoba. Jamais les divisions régionales du pays ne s’étaient autant précisées. Aucun des deux grands partis ne pouvait se dire «national».

La réforme constitutionnelle

En reprenant le pouvoir, le Premier ministre Trudeau savait qu’il avait un rendez-vous avec les électeurs du Québec. Il l’attendait depuis l’entrée en lice du Parti québécois, surtout depuis que celui-ci, dirigé par René Lévesque, formait le gouvernement provincial. Selon l’engagement pris aux élections de 1976, le gouvernement Lévesque organisa un référendum (20 mai 1980) au cours duquel les électeurs étaient invités à lui donner le mandat de négocier l’indépendance politique du Québec qui demeurerait associé économiquement au Canada anglais. C’est le projet de la souveraineté-association. Pierre Elliott Trudeau, plusieurs membres de son cabinet et quelques Premiers ministres des provinces anglophones vinrent appuyer les adversaires du Parti québécois et tous ceux qui demandaient aux électeurs de refuser le mandat sollicité. Les partisans du «non» promirent d’apporter des modifications au système fédéral canadien qui tiendraient compte des légitimes revendications des Québécois. Il faut rappeler, cependant, que sur ce point le Premier ministre du Canada se montra très discret, ambivalent même. Finalement, les forces fédéralistes reçurent l’appui de 60 p. 100 des électeurs qui se sont prononcés.

Pierre Elliott Trudeau avait son propre projet. Il entendait profiter des circonstances pour doter le Canada d’une nouvelle Constitution. Il jugea le moment venu de réaliser le programme qu’il avait en vain tenté de mener à terme depuis son entrée en politique fédérale quinze ans auparavant. Les conférences et négociations constitutionnelles de l’été de 1980 aboutirent à une nouvelle impasse. Le gouvernement fédéral, avec l’appui de l’Ontario et du Nouveau-Brunswick, passa à l’action en déposant devant le Parlement, à l’automne de 1980, un projet de résolution constitutionnelle. Celle-ci proposait une Charte des droits qui limitait la compétence des gouvernements provinciaux et élargissait celle des tribunaux. Elle prévoyait également une procédure d’amendement.

La décision prise par l’administration Trudeau, accusée par ses critiques d’agir unilatéralement, apparut comme un véritable coup de force. Les huit provinces contestataires en appelèrent aux tribunaux. Le gouvernement d’Ottawa fut finalement forcé de ne rien précipiter et d’attendre l’arrêt de la Cour suprême. Celle-ci déclarait (28 sept. 1981) que, tout en étant légale, l’action unilatérale du gouvernement fédéral n’était pas conforme à une convention constitutionnelle qui exigeait un degré appréciable de consentement provincial. Les Premiers ministres reprirent donc les négociations et, le 5 novembre 1981, le gouvernement d’Ottawa et neuf gouvernements provinciaux arrivèrent à un accord. Le Québec se retrouvait seul.

Après avoir été approuvée par le Parlement fédéral et par le Parlement de Westminster, la Loi constitutionnelle de 1982 fut proclamée à Ottawa, en présence de Sa Majesté Élisabeth II à titre de reine du Canada, le 17 avril 1982.

6. Le retour des conservateurs

Les cérémonies grandioses de cette proclamation ne masquèrent pas les difficultés. L’absence du Québec, isolé après l’accord entre Ottawa et les neuf provinces anglophones (5 nov. 1981), confirmait la fragilité de l’unité canadienne.

En juin 1984, Pierre Elliott Trudeau abandonna la tête du Parti libéral et du gouvernement. John Turner lui succéda. Le nouveau Premier ministre décida de l’organisation d’élections anticipées, qui se déroulèrent en septembre 1984.

Les Canadiens jugèrent alors sévèrement la gestion du Parti libéral, au pouvoir depuis vingt et un ans (mis à part une courte interruption de juin 1979 à février 1980). Le parti de John Turner n’obtint que 40 sièges (contre 147 en 1980) et le Parti conservateur, dirigé par le Québécois Brian Mulroney, avec 211 sièges sur 282, accéda au pouvoir. Dès la constitution de son premier cabinet, le nouveau Premier ministre décida de faire plus de place aux représentants des provinces de l’Ouest aux dépens des francophones du Québec.

Le programme de Brian Mulroney s’appuyait sur une série d’initiatives destinées à relancer l’économie: réduction du déficit budgétaire, mesures favorisant la libre entreprise, réforme fiscale.

L’un des objectifs que se fixa le gouvernement canadien fut de parvenir à un accord de libre-échange avec les États-Unis. Cet accord fut effectivement conclu en octobre 1987. Devant entrer en vigueur le 1er janvier 1989, il fut naturellement le principal sujet de la campagne qui précéda les élections générales de novembre 1988. Les libéraux critiquèrent vivement le traité, lui reprochant de mettre en cause l’identité culturelle et économique du pays. En définitive, en reconduisant les conservateurs au pouvoir lors de ces élections, les Canadiens manifestèrent largement leur approbation sur ce point.

Par ailleurs, Brian Mulroney se trouva confronté au problème constitutionnel, qui restait en suspens depuis le refus par le Québec d’accepter la Constitution de 1982. On pensa être arrivé à une solution en juin 1987, quand un accord fut trouvé entre Brian Mulroney et les dix Premiers ministres des provinces. Cet accord faisait suite aux discussions dites du lac Meech, au cours desquelles Robert Bourassa, Premier ministre québécois, avait obtenu que la Constitution fédérale reconnaisse que le Québec forme une «société distincte» au sein du Canada. Mais les parlements des dix provinces devaient encore ratifier cet accord. Au terme du délai de trois ans prévu pour cette ratification, les parlements du Manitoba et de Terre-Neuve refusaient finalement de l’entériner, ouvrant une nouvelle crise constitutionnelle.

En 1990, avec les manifestations des Mohawks et la répression de celles-ci par la Sûreté québécoise, se posait de nouveau la question de la situation des Amérindiens du Canada. Ceux-ci, qui se trouvent en effet sous la tutelle du gouvernement d’Ottawa mais vivent sur des réserves, demandent la reconnaissance de leurs droits historiques et que le gouvernement étudie leurs revendications territoriales. Après la reddition des rebelles Mohawks, ce dernier s’est engagé à le faire.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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